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AUTOUR DE NOUS

Au cours de l’histoire

Meurtries par les camps de prisonniers ou de concentration, bien des personnes ont bénéficié de la solidarité du Haut-Plateau. Rappel détaillé de ces événements à travers le regard de l’époque.

Le 6 février 1916, en gare de Sierre, l’ambiance se met soudainement au diapason de la température : glaciale. La foule se réjouissait d’accueillir les 200 militaires français, des prisonniers de guerre libérés grâce aux influences diplomatiques, la neutralité suisse et l’intervention du pape Benoît XV. Et soudainement la réalité la frappe de plein fouet. Edmond Bille, alors dans ses fonctions de chef d’internement de la région de Montana, témoigne de cette chute d’ambiance.

« On se bousculait avec une hâte joyeuse et loquace, chacun voulant être au premier rang pour mieux voir. Bien avant l’heure prévue, la petite ville en habits de fête attendait, haletante… Le train spécial s’était engagé sur une voie de garage, timide, hésitant, silencieux comme un cortège funèbre. Un instant, on avait vu cent mains maigres et jaunies agiter des mouchoirs et des képis rouges. […] La foule déçue, saisie de pitié, restait interdite et presque atterrée. La joie aussi s’était subitement éteinte dans les cœurs. Ils battaient maintenant comme des tambours voilés de crêpe. Avec cette fanfare qui jouait l’hymne suisse, on pouvait se croire autour d’une tombe. On était venu là comme à un joyeux spectacle, impatiemment attendu. Et le rideau s’était levé sur la guerre ! Et la guerre, en se découvrant, saluait ce peuple en liesse avec un rire effroyable et cynique. Nous avions sous les yeux le mensonge de la gloire militaire. Ce train du silence n’était que le sombre convoi de la misère des hommes… » Edmond Bille, l’artiste, le père de Corinna Bille, confie ce souvenir vivace plus de deux décennies plus tard dans son livre « Le Carquois vide » (1939).

AFFECTIONS NÉGOCIÉES

Sa version tranche quelque peu avec celle de la presse du moment. Les comptes rendus du Journal et Feuille d’Avis du Valais et du Nouvelliste en oublient même une certaine retenue.

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Ces prisonniers de guerre prennent ensuite la direction du funiculaire qui les monte, par groupe de trente, jusqu’à Montana. S’ils sont là, c’est qu’ils entrent dans le cadre fixé par les négociations. Elles ont répertorié une vingtaine d’affections justifiant leur prise en charge médicale, la principale maladie étant bien sûr la tuberculose. Jusqu’à l’armistice de novembre 1918, les statistiques recensent en Suisse 67 726 internés, dont 37 515 Français. Les 200 soldats qui débarquent à Montana constituent la première vague. Dans les mois qui suivent, ce nombre se multiplie par trois. Le 6 février 1916, le Dr Stéphani, sur le Haut-Plateau, leur souhaite plus que la bienvenue.

 

Journal Et Feuille Davis Du Valais 08021916 3 Discours Stephani

 

Théodore Stéphani se dépense corps et âme dans les soins prodigués. En 1928, la France lui décerne même la Légion d’honneur en mémoire des services rendus. Cette troupe souffrante se répartit dans sept hôtels, dont ceux de Montana et d’Angleterre (qui deviendra la Maison Général Guisan) ou de Beauregard (aujourd’hui La Clinique Bernoise) ou encore le Pas de l’Ours. Elle est traitée par sept médecins.

OISIVETÉ INTERDITE

Troufions et gradés se remettent en forme grâce à l’héliothérapie, de l’électrothérapie ou encore des traitements à la lampe de Quartz ou aux rayons X. Ceux qui se portent mieux cultivent nos terres (2 915 m2 à Montana-Vermala) ou s’adonnent à des travaux de vannerie. Ils publient La Gazette des Internés, apprécient des représentations théâtrales données par des Sociétaires de la Comédie française. Comme décidément l’oisiveté n’est pas de mise, les militaires reçoivent encore des cours de lecture, de maths, de comptabilité, de droits, d’histoire, de géographie ou de langues étrangères.

En octobre 1916, Le Larousse mensuel décrit leur quotidien à Crans-Montana et ces termes. « La vie que chacun d’eux mène là-bas, dans les hautes montagnes, est saine et douce. Tous sont logés dans les beaux hôtels des stations climatériques, que leurs propriétaires se sont généreusement empressés d’aména­ger pour ces nouveaux occupants. »

AFFECTION DU PEUPLE SUISSE

Il arrive aussi que des soldats soient emportés par la maladie, un monument funéraire au cimetière de Sierre marque ces départs éternels. L’éloge funèbre prononcé par le capitaine Pendariès envers le soldat Uthurralt célèbre aussi l’hospitalité de Montana.

« Au nom des Français internés à Montana, dit-il, j’ai le devoir bien pénible de dire un dernier adieu au camarade que nous venons de perdre. Soldat discipliné, camarade doux et serviable, Uthurralt emporte l’estime et l’affec­tion de tous ceux qui l’ont connu. Appelé dès les premiers jours de la mo­bilisation, il a rempli son devoir consciencieusement : il a donné son sang pour son pays et a contracté, dans une longue et déprimante captivité, les germes du mal qui devait l’emporter. — Son séjour à Montana, les soins dévoués qui lui ont été prodigués sur cette hospitalière et généreuse terre de Suisse, ont été impuissants à le sauver. Mais du moins a-t-il eu la consola­tion dernière, après les souffrances d’une dure captivité, de se sentir entouré de l’affection et de la sollicitude de ce brave peuple suisse, à qui nous devons tous tant de reconnaissance. » Dès l’armistice, les Français quittent progressivement la région de Montana. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le Haut-Plateau renoue avec sa mission humanitaire.

RETOUR A LA VIE

Le vendredi 17 août 1945, une vingtaine de déportées françaises, des survivantes des camps de la mort en Allemagne, découvrent Sierre. C’est Geneviève de Gaulle, la nièce du Général, également rescapée de Ravensbrück, qui a repéré les lieux, le Mont-Paisible à Montana. Par voie de presse, la population est incitée à fournir « légumes, fruits, farine, fromage » à ces dames car les placards des lieux sont encore vides. Malgré le rationnement, la mobilisation fonctionne.

 

 

Par la suite, les conférences données un partout en Suisse romande par Geneviève de Gaulle paient les frais de cet hébergement dans la station. Le journal Le Confédéré publie plusieurs fois, en première page, de longs témoignages recueillis au Mont-Paisible. Ils précèdent tous des appels aux dons.

 

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En 1947, après 39 0000 « journées de pension offertes », l’action d’hospitalisation lancée par Mme de Gaulle se termine.

 

 

Il faut attendre 2013 pour que le recul historique permette une étude détaillée de cette générosité oubliée au fil des décennies. Le livre « Retour à la vie » d’Eric Monnier et Brigitte Exchaquet-Monnier (Éditions Alphil) ravive les mémoires. Il est encore complété par un documentaire qui a été diffusé par la RTS comme France 3 et dont vous trouvez la bande-annonce grâce à ce lien : https://www.facebook.com/watch/?v=10154924969047743

Le Larousse mensuel d’octobre 1916, décrit ainsi l’hospitalité de Montana : « Dans le grand drame qui se déroule, nous nous sentons pénétrés de reconnaissance et d’admiration pour la petite République dont la neutralité est faite de bonté et d’amour. » Une phrase qui concerne toutes les époques.

Par Joël Cerutti

Sources : L’Encoche — No.20 — décembre 2014, www.notrehistoire.ch et la presse de l’époque.

 

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